2023-06-13, temps de lecture : 8 mn.

Traduire un texte est un des exercices les plus compliqués qui soit. Ça me rend personnellement malade, je suis un très mauvais traducteur et c’est ce qui explique mon admiration sans borne pour cette profession. Cela dit, je trouve très amusant de comparer les différentes petites nuances que l’on a d’un texte à l’autre.

La version anglaise de Forbidden Lands fut traduite depuis le suédois par Martin Dunelind, Carl-Johan Svensson, Karin Tidbeck, Olle Sahlin, Fredrik Johannsson et relue par John M. Kahane. La version française fut traduite depuis l’anglais par Julie Plagès et relue par Matt « Fenrirdarkwolf » Latroy et Sébastien Mintoff. L’image en entête de ce billet est issue de l’illustration de la boîte de base du jeu, dessinée par Nils Gulliksson avec le titre suédois du jeu.

Commençons par le titre. En suédois, c’est Svärdets Sång, c’est à dire littéralement le chant de l’épée. Curieusement ce titre a été traduit en anglais par Forbidden Lands puis repris tel quel en français. Les « contrées interdites » sont le surnom donné au Corvan (le pays où se déroule le jeu) par les Aulnois après que l’accès au pays leur ait été interdit. C’est un peu curieux de choisir ce nom, parce que Forbidden Lands propose d’autres cadre de jeu qui ne sont pas le Corvan (The Bitter Reach, The Bloodmarch et d’autres à venir). C’est aussi étrange, parce que jouant des personnes du Corvan, ces derniers ne sont pas dans une terre qui leur est interdite. Enfin bon pourquoi pas. Ce qui est amusant là dedans, c’est que le surnom du pays donné par les Aulnois dans le version suédoise n’est pas les contrées interdites, mais le pays oublié (det glömda landet). Est-ce que le nom fut changé en anglais pour éviter de ressembler aux Royaumes Oubliés de D&D ? EDIT 2023-06-29 : après un échange avec Arkhane Asylum, le titre du jeu est en fait une marque qu'ils sont tenus de garder par le contrat qu'ils passent avec Free League. Ils sont aussi tenus de faire la traduction depuis le matériel fourni par Free League et n'ont donc pas le droit de comparer avec la version suédoise. Cela serait de toutes façons trop cher.

Mais aussi, pourquoi avoir gardé le nom anglais pour la version française ? Est-ce que c’est parce que l’anglais ça fait plus chic ? Est-ce pour garder la cohésion avec une version « internationale » ? Après tout, on ne joue plus à Donjons et Dragons en français depuis la 4e édition, mais à Dungeons and Dragons. Ce qui me fascine, c’est que les Suédois qui ont globalement un meilleur niveau d’anglais que les Français ne traduisent pas les jeux anglais vers le suédois (ils les lisent directement en anglais, même les jeux Free League écrits directement en anglais comme Alien, Blade Runner, Twilight 2000 n’ont pas de version suédoise) alors que les Français traduisent beaucoup, mais en gardant la titraille anglaise, là où ça ne gêne pas les suédois d’avoir un titre différent si la version originale est suédoise. C’est la même chose pour Mutant: År noll, traduit Mutant: Year Zero en anglais, puis Mutant: Year Zero en français ou encore pour Ur Varselklotet (je ne comprends pas bien ce que ça veut dire), traduit Tales from the Loop en anglais, puis Tales from the Loop en français. Cela donne un peu l’impression en France d’être dominé par l’anglais, sans arriver pour autant à être à l’aise avec.

Globalement, la traduction semble plus facile du suédois à l’anglais du fait de la proximité de la syntaxe et du lexique. Par exemple Vädersten devient Weatherstone sans trop d’effort, ce sont vraiment les mêmes mots, avec le même ancêtre commun dans le même ordre. C’est tout de suite plus compliqué en français, la traductrice a recourt à une réécriture et propose Âprepierre que je trouve très joli et dans l’esprit du nom original. Il y a cependant des réécritures aussi en anglais, par exemples les sites d’aventures, le grotta suédois qui signifie grotte est devenu dungeon en anglais et sans surprise, donjon en français. Si on avait traduit directement depuis le suédois aurait-on traduit grotta par grotte ou l’aurait-on réécrit en donjon ?

On trouve dans les versions française et anglaise des mots pour faire scandinave, par exemple les varg ténébreux. Varg veut dire loup en suédois. En anglais le nom du monstre est nightwarg, warg est un mot inventé par Tolkien pour ses loups chevauchés par des orcs. Il a dérivé ce mot des langues scandinaves. En suédois, cette sale bête s’appelle Nattulv, littéralement loup de la nuit. Ulv est une forme archaïque pour désigner un loup en suédois. C’est assez cocasse d’utiliser varg et warg pour faire scandinave et que le mot soit lui-même boudé en suédois où on charge le monstre de mystère en utilisant un lexique vieilli.

Il y a des quelques surprises par rapport aux textes anglais et français. Par exemple le dieu Drejaren, traduit en anglais par Clay et en francais par Argile. Drejaren veut dire littéralement, le tourneur, c’est un dieu créateur de l’univers. On peut assez bien imaginer un créateur utilisant un tour de potier et le faisant tourner. La traduction anglaise se concentrerait sur la matière utilisée et plus sur le geste. J’adorerai être dans la tête des traducteurs pour savoir ce qui s’est passé au moment où ils choisissent un mot plutôt qu’un autre.

Il y a aussi les mots que je ne comprends vraiment pas bien en suédois, comme Nattvararen. Instinctivement, c’est « le pouic de la nuit », sauf que je ne vois pas bien quel est le bon mot à mettre à la place de pouic. Google Translate me propose « le veilleur de nuit ». Moui. Il peut y avoir une substantivation de verbe vara (pas le verbe être, mais le verbe durer qui a le même infinitif en suédois), cela donnerait littéralement celui-qui-fait-durer-la-nuit. Cela a été traduit vers l’anglais par the Nightwalker et le français a suivi sur ce calque avec le Rôdeur nocturne. Si c’est bien le verbe vara dont il s’agit, un calque anglais aurait été de dire the Nightlaster*, mais cela n’a pas dû bien sonner dans cette langue. On passerait donc de quelqu’un qui agit sur la nuit à quelqu’un qui agit la nuit.

Une assez grande surprise fut les noms de peuple et de région. En anglais on a l’Alderland et le Ravenland, que l’on peut comprendre comme pays de l’aulne et pays du corbeau. Cela a été traduit assez finement vers le français en Aulnan et Corvan. En suédois l’Alderland s’appelle l’Alderland et le Ravenland, le Ravland. Alder ne veut rien dire en suédois. Pourtant les Aulnans en suédois utilisent aussi comme symbole l’aulne (on y précise même la variété, l’aulne blanc, détail qui disparaît en anglais et donc en français). Qu’est-ce à dire ? Les Alderlandais seraient-ils Anglais ? Quand au Ravland, en norvégien rav veut dire ambre, serait-ce cela ? Et vous pensez forcément au site d’aventure le Pic de l’Ambre, Ambers Pick en anglais. Mais en suédois c’est Eners Pik, et je n’ai aucune idée de la signification de ener en suédois. Bref, tout ça est assez mystérieux. EDIT 2023-06-29 : « På så sätt anlände människorna för tolvhundra år sedan till ett land som de kallade Ravland efter korpguden » extrait de Blodslandet en suédois où il est clairement dit que le Ravland s'appelle comme ça en l'honneur du dieu corbeau. Les noms données en suédois sont donc bien issus de l'anglais. Les Ailanders quant à eux sont des Elanders en suédois. Impossible de dégager aussi un sens de leur nom. Peut-être que l’on en saura plus sur eux quand le supplément sur l’Alderland sortira.

En parlant des mots que je ne comprends pas, un dernier mystère est la version suédoise des Whiners. Les Whiners ont été traduit par Geignards en français. C’est transparent, la traduction littérale française colle très bien. Pourtant, un suédois, ce peuple étrange s’appelle des Neslingar. Et je n’ai a peu près aucune idée de ce que ça peut vouloir dire ni d’où vient le mot. Ce n’est pas en tout cas la traduction littérale de whiner qui serait plutôt gnällspik. Notez aussi que les gobelins sont en version originale des svartalfer, des créatures de la mythologie nordique dont le nom signifie littéralement : elfe noir.

Voilà donc quelques exemples amusants des mots et des choix auxquels sont confrontés les gens qui traduisent nos textes. Ces petites différences n’ont pas une grande importance dans le jeu. Vous pouvez lire le jeu en suédois, en anglais ou en français, c’est le même jeu et il est formidable. Mais comme je l’ai déjà dit, je trouve ça très rigolo d’observer les petites différences entre les versions, tout en me sentant bien incapable d’aller me battre sur le ring où se trouve les traducteurs et les traductrices !

Personnellement, j’aime beaucoup lire en langue originale et apprendre des langues fait parti de mes passions. J’avais écrit un truc à ce propos si ça vous intéresse. Je suis tellement happé par les jeux de Free League que j’ai eu envie de lire leurs jeux en suédois et j’apprends la langue depuis près d’un an. Cela dit, on ne peut pas apprendre toutes les langues et on aura toujours besoin des traducteurs pour nous aider à appréhender d’autres textes et d’autres cultures !

Nicolas Legrand